Carmen Leschennes

Carmen Leschennes, rebaptisée « Katia » par Matisse qui, selon Aragon (Henri Matisse, roman, 1971), estimait que ce prénom convenait « mieux à cette femme blonde », posa deux ans entre 1950 et 1952 pour le peintre. Son corps athlétique et massif qui lui évoquait le hiératisme des demi-dieux circula dans son œuvre après qu’il eut achevé de concevoir la Chapelle de Vence (1951).

Il voulait un autre type de modèle qui le change des femmes maigres. C’était un homme bon. Avec lui, le travail, c’était le travail. Une horloge. On sortait quelquefois pour le plaisir. Nous aimions bien manger chinois à Nice.

Carmen Leschennes

La vie de Carmen reste mystérieuse. Seules quelques sources nous permettent de distiller des bribes de sa vie et de sa personnalité. Née en Suisse Allemande, elle arrive à Paris quelques années après la Seconde Guerre mondiale.

La France ne m’attirait pas. Je trouvais les Français très légers. Mais j’ai pensé que j’aurais plus facilement mon permis de travail ici. Les temps étaient difficiles. On peut dire que j’ai crevé de faim.

Elle enseigne quelque temps l’anglais puis gagne sa vie (6 francs de l’heure) en posant pour des artistes. Elle pose pour Matisse à Nice d’octobre 1950 à octobre 1951 puis de février à juillet 1952.

Dans un entretien rapporté dans un mensuel local, on apprend qu’elle est devenue peintre à son tour, sous le nom de la Jaluse. Elle aimait beaucoup les paysagistes anglais, Turner en particulier, et utilisait plus particulièrement la couleur bleue dans ses toiles.

Au détour d’un catalogue d’une vente aux enchères en 1962, on apprend aussi qu’elle possédait une collection d’art moderne, comprenant notamment dix œuvres graphiques de Matisse.

Carmen Leschennes posant pour Matisse, Le Régina, Nice, été 1951
Photographie prise par Dmitri Kessel
© Dmitri Kessel/The LIFE Picture Collection/Shutterstock

Carmen dans l’œuvre de Matisse

Henri Matisse, Katia à la chemise jaune, Nice, 1951, huile sur toile, 81 x 60 cm, Musée des Beaux-Arts de Lyon
© Lyon MBA – Photo Martial Couderette

Avec Carmen, Matisse trouve l’aboutissement de son travail pictural et sculptural : elle pose pour ses deux derniers tableaux (Femme à la gandoura bleue, 1951 ; Katia à la chemise jaune, 1951) et son ultime sculpture (Katia / Taille cassée / Le Platane, 1951). Mais l’anatomie du modèle, sa stature imposante et sa vigueur verticale, vient irriguer plus largement le processus créatif de l’artiste. Son influence se lit dans certains grands dessins au pinceau (comme Nu aux oranges, 1951 ou Grand acrobate, 1952) et se déploie jusque dans la monumentalité des grandes gouaches découpées. Surnommée aussi « Le Platane », Carmen illustre en outre la métamorphose de l’humain en plante.
Carmen synthétise ainsi trois thèmes qui préoccupent Matisse à la fin de sa vie et circulent d’une technique à l’autre : la verticalité statuesque de la figure, la monumentalité de la composition et la symbiose du féminin et du végétal.

Carmen à travers une œuvre de la collection :
Katia/Taille cassée/Le Platane, 1950

Le corps robuste, à la fois aplomb et ampleur, très sculptural de Carmen, invite Matisse à repenser un motif récurrent de son œuvre : le nu debout, thème que l’on retrouve des sculptures de 1906 (Nu debout, Nu campé, bras sur la tête) aux illustrations du Florilège des Amours de Ronsard (1948) ou aux gouaches découpées de 1952 (Femme avec amphore ou Nu bleu debout).

La sculpture possède un triple titre, Katia/Taille cassée/Le Platane, qui dit bien la polymorphie du modèle. Pilier, tige ou tronc, elle n’est plus tout à fait femme puisque privée de certains attributs humains : ses pieds sont absents et sa tête se dresse comme un bourgeon. Au cours de l’exécution, la sculpture se cassa au niveau de la taille. Cette fragilité, dont Matisse décida de conserver la trace, n’entrave en rien ce principe de croissance végétal, que l’on retrouve dans plusieurs créations matissiennes de l’époque. Cette sculpture entre par exemple en résonance avec les dessins d’arbres que Matisse réalise en vue de la céramique de la salle à manger de la Villa Natacha (Saint-Jean-Cap-Ferrat) de l’éditeur Tériade.

Henri Matisse, Katia/Taille cassée/Le Platane, Nice, 1950, bronze, 45 x 12 x 9 cm. Donation Mme Jean Matisse à l’État français pour dépôt au Musée Matisse Nice, 1978, Musée d’Orsay, Paris.
Photo © François Fernandez
Matisse travaillant au modèle en argile de Katia/Taille cassée, Le Régina, Nice, 1950, photothèque du Musée Matisse, Nice
Photographie prise par Dmitri Kessel
© Dmitri Kessel/The LIFE Picture Collection
Henri Matisse, Arbre, Nice, 1951, pinceau et encre de Chine sur papier vélin, corrections à la gouache et ajout de papier collé, 150 x 150 cm. Donation Mme Jean Matisse à l’État français pour dépôt au Musée Matisse Nice, 1978, Musée d’Orsay, Paris.
Photo © François Fernandez