Noël Dolla, visite d’atelier / Sniper, 2018-2021

Commissariat :

Claudine Grammont

L’exposition Noël Dolla, visite d’atelier au Musée Matisse de Nice réunit treize œuvres de la dernière série de Sniper, réalisées entre 2020 et 2021 à l’atelier du 109 à Nice.

En 2018, Noël Dolla initie la série des Sniper. Ce titre générique désigne un ensemble d’œuvres dans lesquelles l’artiste souffle sa peinture à l’aide d’un pistolet à air comprimé produisant ainsi de séduisantes, et tout aussi effrayantes, « Fleurs du mal ». Jolies au premier abord, terrifiantes quand l’on sait ce dont il s’agit : la guerre, la mort, la chair déchiquetée…  Comme avec les séries antérieures, l’outil à l’usage trivial – ici une « arme à déboucher les chiottes ADWC45 » – joue le rôle d’intercesseur entre son corps et la peinture, cela toujours pour le mettre à distance, ne pas être dans le face à face avec le tableau et la projection d’un affect quel qu’il soit. Car depuis les années Support/Surface, Dolla cultive avec opiniâtreté « l’esprit d’abstraction », pour que la peinture continue à vivre, à porter le sujet, loin de l’académisme. La plupart des séries de celui qui se voit comme un « rationaliste baroque », font référence au contexte politique et social : Dolla est un artiste engagé. Lorsque surgit un nouveau sujet, terriblement humain, il lui faudra donc se l’approprier, ravaler la colère ou la haine qu’il suscite, afin de la sublimer dans l’exercice même de la peinture. D’où l’importance pour lui des outils du peintre, souvent détournés de leur emploi, mais toujours signifiants.

Depuis 2018, Dolla a poursuivi sa série Sniper. Dans son nouvel atelier du 109 à Nice, il a pu développer et raffiner sa pratique des « Fleurs du mal » sur de très grands formats, des toiles de dix mètres de long. Ces anciens abattoirs sont pourvus de poutrelles métalliques et palans. Au bout de ces chaînes est accrochée une civière en plastique, qui, maintenue de part et d’autre, peut ainsi se déplacer, sur les dix mètres, tout le long de la toile. Dolla arrive, se chauffe, s’échauffe, avant de se lancer dans ce corps à corps avec la peinture, suspendu au dessus d’elle, allongé sur la civière, face à elle. Commence alors la séance. Une première traversée avec une ligne de peinture noire. Il tient la bouteille d’acrylique dans sa main, le liquide coule sous sa pression, plus ou moins, suivant l’horizontale préalablement définie par un fil de pêche tendu sur la toile, bord à bord. De sa voix, il commande le déplacement rectiligne, plus ou moins vite, rythme qui donne l’inflexion du tracé, sa graphie lente ou rapide, comprimée ou déliée. Il avance ainsi à reculons, glissant au dessus de la peinture sans voir ni ce qu’il a fait, ni ce qu’il va faire, en aveugle. Cette première ligne tracée installe la graphie de l’œuvre, en fixe l’espace aussi, en anticipant son basculement dans le champ du spectateur. Il pose ensuite ses couleurs tout au long de nouveau, son corps placé dans cette position inconfortable et physique, mu par ce travelling qui n’a rien de mécanique. Puis, lorsque tout cela est installé, la belle calligraphie, il passe de nouveau et détruit, souffle avec son arme à air comprimé la peinture qui s’éclate et gicle, se vaporise sur la toile blanche, évoquant cette image terrible d’un corps frappé par la balle.

Durant tout le temps de l’exécution, plutôt court, il sait qu’il n’y aura pas de retour possible du fait de cette technique d’équilibriste, qui interdit le repentir. Pratique nouvelle qui correspond parfaitement à sa conception de la peinture qui est pour lui un absolu. C’est seulement lorsqu’il quitte sa civière que Dolla voit sa peinture. Jusque-là il n’avait fait que l’imaginer et la vivre à travers l’effort de son corps tendu dans l’instant. Pour la voir pleinement, telle qu’elle devra intervenir désormais dans l’espace du spectateur, il faudra encore la redresser, et la soulever à la hauteur requise. Il y a donc dans cette dernière série comme une inversion de la logique spatiale du tableau, exécuté à rebours, de droite à gauche, puis basculé du plan horizontal à la verticale du mur sur lequel il sera accroché. Inversé dans sa logique de lecture, l’espace de la peinture s’inscrit plutôt dans la durée du déplacement du visiteur qui suit du regard son déroulement, au diapason de cette danse aérienne à la trajectoire pourtant si implacablement macabre par ce qu’elle évoque.

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