Le destin de la peintre russe Olga Meerson (1880 ?, Moscou – 1930, Berlin), teinté par la tragédie de son suicide en 1930, est traversé par une part d’ombre, des non-dits et la dépression. Quelques traces infimes – la présence, notamment, de son nom dans des expositions en Russie, France et Allemagne dans les années 1910 et 1920 et de ses œuvres dans les collections du Musée national de Varsovie et du Musée Lenbachhaus à Munich – ne renseignent que partiellement sur sa biographie. En s’intéressant à elle, les historiens et historiennes de l’art rencontrent inévitablement des continents secrets de la vie d’Henri Matisse dont elle fut amoureuse. Sans réduire Olga Meerson à sa liaison supposée avec le peintre, sur laquelle plusieurs spécialistes matissiens s’accordent depuis les années 1990, il ne faut pas négliger les rapports complexes et tumultueux qui se nouèrent entre eux et qui entraînèrent des conséquences indéniables pour chacun.
Melle Meerson est une véritable artiste et une artiste qui a quelque chose à dire, mais au contraire de certains artistes qui n’ont rien à dire et savent le dire agréablement, elle éprouve les plus grandes difficultés pour exprimer clairement et purement les aspirations de son âme qui sont des plus nobles. C’est ce qui l’a décidée volontairement à quitter le métier de la Peinture tel qu’il est officiellement admis, métier fait à la taille de tous, pour en faire un à elle, pouvant lui permettre de traduire ses émotions.
Henri Matisse, Lettre au Dr Dubois, 28 novembre 1911
Jeune femme résolue et douée, Olga a 31 ans lorsqu’elle sollicite Henri Matisse pour suivre son enseignement à l’académie qu’il a ouverte en janvier 1908, d’abord installée dans son atelier rue de Sèvres puis dans le couvent du Sacré-Cœur (actuel Musée Rodin). Elle est déjà formée, excelle dans l’art du portrait et s’est constitué un réseau d’amitiés artistiques.
Issue d’une famille juive aisée et cultivée, elle a intégré à 13 ans l’École d’art de Moscou, prouesse dont la précocité est sans doute à la mesure du talent d’une personnalité brillante et forte. Huit ans plus tard, elle a quitté la Russie pour Munich où elle est devenue proche du groupe d’artistes fédérés autour de Wassily Kandinsky, La Phalanx, comme en témoignent plusieurs photographies de Gabriele Münter (ici et ici) ou d’anonymes (ici).
Olga déménage de nouveau en 1905 et s’établit à Paris où elle est exposée dès 1906 au Salon d’Automne. Elle vit maigrement de copies des maitres et, insatisfaite de sa production picturale trop conventionnelle à son goût, souhaite s’affronter aux principes que Matisse inculque à ses élèves. Elle le contacte donc pour assister à ses cours. Il accepte et elle occupe, comme Marie Vassilieff, une chambre sous les toits dans le couvent du Sacré-Cœur.
Accompagnant la famille Matisse lors d’un séjour estival à Collioure en 1911, elle assiste à la réalisation d’œuvres majeures, comme l’Intérieur aux aubergines (1911, Musée de Grenoble), confirmant qu’elle est, pendant cette période, le témoin d’explorations plastiques importantes pour le peintre.
Le drame éclate pourtant lorsque, au début de l’année 1912, Amélie Matisse prend la mesure de l’amour que la jeune femme porte à son mari. Déjà fragilisée psychologiquement par ce qu’elle estime être son échec artistique et l’attitude de Matisse, Olga, qui se drogue depuis plusieurs mois, est hospitalisée en Suisse. Ils ne se reverront plus jamais.
Elle quitte la France pour Munich où elle épouse en 1913 un musicien, Heinz Pringsheim, beau-frère de l’écrivain Thomas Mann. Matisse lui offre pour l’occasion un paysage de Corse qu’elle conservera toute sa vie. Olga Meerson se suicide à Berlin le 26 juin 1930. Bien des années plus tard, ayant appris sa disparition, Matisse parlera avec émotion de la « magnifique Juive russe » qui l’avait tant aimé.

Olga Meerson se trouve au centre, de profil.
Photo : Archives Henri Matisse
Cher Monsieur,
Olga Meerson, Carte postale envoyée à M. Stein pour Henri Matisse, 21 mars 1908
Je vous envoie mes meilleurs souvenirs de Moscou. J’ai eu le grand plaisir d’admirer vos œuvres ici chez Mrs Tchoukine [sic] et Morosoff [sic]. J’espère de vous revoir bientôt à Paris. Recevez, Monsieur, mes compliments les plus sincères

De gauche à droite : Olga Merson, Étienne Terrus, Amélie Matisse, Henri Matisse, Hans Purrmann, Marguerite Matisse
Archives Musée Terrus, Elne. Photo : D.R.
Olga dans l’œuvre de Matisse (et vice versa)

Photo © The Museum of Fine Arts, Houston; Will Michels

Photo : D.R.
Olga côtoie Henri Matisse pendant des années décisives pour l’artiste, qui expérimente pour s’affranchir du risque d’une rigidification du fauvisme tout en refusant de céder aux solutions offertes par le cubisme. Elle est en outre le sujet d’un de ses plus étranges portraits (Olga Meerson, 1911, The Museum of Fine Arts, Houston), peint à l’été 1911 à Collioure. Il a tracé deux courbes noires – addition brutale sans justification anatomique –, sur le corps d’Olga assise. Ces lignes à la fonction énigmatique – cette sorte d’armature viserait-elle à soutenir la pose de la jeune femme déjà raidie dans le mutisme ou viendrait-elle apporter du mouvement à la composition ? – barrent sans ménagement ses deux mains placées l’une sur l’autre, sagement nichée au creux de ses cuisses. Matisse a laissé apparentes les nombreuses reprises d’une silhouette qui a perdu de l’ampleur au cours de la réalisation du tableau. Les traces des repositionnements successifs de ses membres créent un effet de flou, faisant presque vibrer le corps d’Olga plus menu qu’à l’origine. Son visage n’est pas plus épargné, sa partie gauche semblant comme estompé.
Olga est quant à elle à l’origine du portrait le plus personnel qui existe de Matisse, peint lors du même séjour à Collioure. Des deux portraits qu’elle a fait de lui cet été-là, ne subsiste, à priori, que celui où on le voit, nonchalamment allongé sur le lit de son atelier, en pleine lecture. Du second portrait, exposé au Salon d’Automne, on conserve cette remarque d’Apollinaire :
Un portrait très ressemblant d’Henri Matisse par Mme Meerson donne à cet ensemble [la salle dédiée aux représentants du fauvisme] la signification d’un hommage au chef des couleurs puissantes et suaves.
Apollinaire, L’Intransigeant, 12 octobre 1911
S’il reste difficile d’établir la vérité sur la nature de la relation qui lient les deux peintres, une émotion et une intimité certaines affleurent dans ces portraits réciproques.
Olga à travers une œuvre de la collection :
Nu accroupi, main droite à terre, 1908
Dans sa biographie d’Henri Matisse, Hilary Spurling note que « mise à part Amélie et de rares modèles professionnels, seule Olga eut l’audace de poser nu pour Matisse dans les années précédant la Première Guerre mondiale. » (Hilary Spurling, Matisse. The Master. A Life of Henri Matisse: The Conquest of Colour, 1909-1954, Hamish Hamilton, 2005). Elle n’hésita en effet pas à se dénuder pour la sculpture Grand Nu accroupi (Olga) (1909-1910, Kunsthaus Zürich) dont le petit bronze Nu accroupi, main droite à terre conservé au musée Matisse, semble avoir été une des ébauches. Si pour ce dernier, Matisse a eu recours à une photographie, c’est d’après Olga qu’il sculpte en 1909-1910 son Grand nu accroupi, remarquable par la sensuelle torsion de la colonne vertébrale qui met en valeur la grâce du dos du modèle.

Photographie prise lors de l’exposition Matisse Métamorphoses.
Photo © Ville de Nice
