Avec Hélène (ou Elena) Galitzine-Mercier (1912, Saratov, Russie – 1966, Soleure, Suisse), c’est autant une incarnation fantasmée de l’âme slave que le vecteur d’un changement pictural que Matisse recherche en embauchant à partir de janvier 1936 cette princesse russe. Elle avait sporadiquement posé pour lui à la fin de l’année 1935 alors qu’il avait émis le désir précis de travailler avec un modèle russe. Sa petite sœur, Elisaveta, chargée de la garde de Claude Duthuit, le petit-fils de Matisse, avait incité Hélène à se présenter au peintre. C’est ainsi qu’elle posa pour une vingtaine de tableaux et de nombreux dessins entre 1936 et 1939, occupant une place importante pendant ces années.
Le destin tourmenté d’Hélène Galitzine-Mercier, indissociablement lié à la révolution d’Octobre et à l’exil de l’aristocratie russe qui s’ensuivit, a inspiré plusieurs livres (biographie romancée de David Brunat, Une princesse modèle et Carnet de souvenirs écrit par sa fille, Ella A. Mercier). Sa vie nous est donc bien connue. Elle connait le sort de nombreux artistocrates russes exilés après la révolution de 1917 et dont la vie bouleversée est fréquemment devenue synonyme de précarité et de déclassement. Après la mort de son père, elle a dû fuir la Russie avec sa mère et ses trois sœurs. Elles ont trouvé refuge à Arco en Italie où Hélène grandit et fait ses études. En 1928, le décès de leur mère contraint les Galitzine à un nouveau déménagement : c’est à Nice qu’elles s’installent. Hélène y rencontre son premier mari, Alexis Mercier, et y fonde une famille. En 1943, elle déménage en Suisse où elle vécut, avec son second mari, jusqu’à sa mort en 1966.
Les archives Henri Matisse conservent une série de photographies qui documentent une séance de pose pour la réalisation de La Blouse roumaine aux manches vertes (1937, Cincinnati Art Museum) →
Matisse avait aménagé une petite pièce pleine de vêtements et d’étoffes où les modèles étaient invités à se rendre pour faire des essayages jusqu’à ce qu’il soit satisfait et débute la séance de pose. Au gré des tableaux, Matisse habille ainsi la silhouette élégante d’Hélène d’un boléro violet, de tuniques ottomanes ou persanes, de blouses roumaines ou encore de robes de haute couture.
Travaillant à Nice pour la maison de couture Violette Henry, Hélène partageait peut-être avec le maître ce plaisir des vêtements et tissus.

Photo : Archives Henri Matisse

Photo © Brenda Bieger, Buffalo AKG Art Museum.
Dans La Musique, Hélène se tient, une guitare à la main, à côté de sa cousine, Natacha Boulgakova. Jouant sur les accords chromatiques et échos entre les motifs (le vert du philodendron placé derrière les deux femmes s’est propagé à une table basse et à la banquette où Hélène est assise tandis qu’un même rouge fait vibrer le tissu recouvrant ce meuble, le mur carrelé de la pièce et une pomme), Matisse donne de la musicalité à cette peinture, diversifiant l’expérience que nous pouvons en faire. La partition ouverte et l’instrument de musique nous invitent à regarder autant qu’à « écouter » l’harmonie qui s’en dégage.
Hélène dans l’œuvre de Matisse
Depuis qu’il a travaillé, entre 1930 et 1933, sur le projet de décoration murale du hall de la Fondation Barnes à Merion, près de Philadelphie, Matisse n’a de cesse de concilier peinture et architecture pour dépasser les limites bidimensionnelles du tableau. Cette recherche transparaît nettement dans la toile de grand format La Musique (1939, Buffalo AKG Art Museum), ainsi que pour un large décor de cheminée commandé par Nelson Rockefeller pour son appartement à New York, Le Chant (1938, Lewis Collection, Museum of Fine Arts, Houston), mais aussi dans une série d’autres œuvres de plus petit format. Cette dimension architecturale se manifeste dans la manière dont il grandit le corps d’Hélène dans certains portraits, ou encore dans l’expansion décorative des motifs (végétaux, carreaux, rayures…) dont il parsème toute la surface de ses compositions. Les vêtements d’Hélène prennent autant d’importance qu’elle et sont souvent l’occasion de déployer des patterns qui donnent l’impression de s’étendre au-delà du cadre de la toile.
Hélène à travers une œuvre de la collection :
Deux figures assises au fauteuil natté, ca. 1937-1938, étude pour La Conversation (1938, San Francisco Museum of Modern Art)
Dans plusieurs peintures de cette fin des années 1930, Hélène pose aux côtés de Lydia Delectorskaya. Une impression d’intimité et de sérénité caractérise ces tableaux. Le destin tourmenté de ces deux russes les a sans doute rapprochées et elles nouent une amitié au fil des séances de pose. En habillant ses modèles de robes haute couture sans parfois rendre les traits de leurs visages (comme dans Robe noire et robe violette, 1938, coll. part.), Matisse s’attache moins à leur individualité qu’à leur féminité. Leurs anatomies stylisées deviennent de simples signes, signes de prestance et de chic.
La singularité des traits de Lydia (à gauche) et d’Hélène (à droite) apparaît cependant dans La Conversation dont le cadre resserré accentue l’intimité entre les deux femmes. Un dessin préparatoire appartenant à la collection du musée souligne cette proximité, le tracé rapide à la plume instaurant une continuité entre elles : plis des robes et frontières incertaines des corps les unissent sans contredire les différences de leurs traits et de leurs coiffures, renforcées par le style disparate de leurs fauteuils. Mais plus qu’à l’individualité de chacune, Matisse s’attache à l’amitié qui les lie.

Photo © Ville de Nice

Photo © SFMOMA, Ben Blackwell
